samedi 13 février 2010

Mémoire de bronze et de pierre

La mémoire est-elle soluble dans le temps ?
Le sens de l'histoire se tisse en suivant la trame des fils de la mémoire. Les hommes qui passent laissent aux hommes qui restent le soin de fixer au mur au regard des passants ces plaques de marbre ou de bronze, d'élever au bord des chemins aux yeux des passants ces stèles plaquées d'émail ou de granit... Les monuments égrènent ainsi généralement la litanie des douleurs et des gloires collectives.
Que reste-t-il pour les passants d'après qui osent prendre le temps de cueillir au bord du chemin comme au coin de la rue la trace en lettres d'or ou en lettres noires le souvenir de celles et ceux qui ont vécu pour faire vivre l'histoire ?


... à propos, si je m'attache à cette image, à la gloire de quelle mémoire suis-je attaché ? Les victoires napoléoniennes ? Le soldat inconnu de la grande guerre ? ...


Deux grandes familles de comportements s'observent autour des objets mémoriels chez ceux qui s'y intéressent ou qui y travaillent.


Les plus exposés, et en même temps les plus courants, font de la mémoire le prétexte à leur propre  mise en scène. Dans le cas d'événements dont les acteurs directs sont encore vivants, c'est parfois le cas de ceux qui se hissent à la tête d'organisations dans lesquelles leur mission de représentation satisfait leur vanité en même temps qu'elle peut compenser leur peu d'implication initiale. C'est également le lot commun de toutes celles et ceux qui sont invités à s'associer au cérémonial commémoratif et dont les responsabilités ou les mandats électifs font des accesssoires valorisant l'image. Cette démarche est bien sûr légitime, sauf pour l'image valorisante qu'elle procure en retour lorsqu'elle n'est assise sur aucun investissement lié à la cause mémorielle.
Le second cas de figure se retrouve plus généralement sur des thèmes plus anciens pour lesquels les traces vivantes n'existent plus. L'investissement des personnes est alors plus directement lié au sens de l'action, aux valeurs et à l'engagement que les événements rapportent. L'intérêt est alors lié à l'étude et à la recherche, à  l'ensemble des processus de conservation et de transmission de la mémoire dans des cercles parfois restreints et sans grande exposition médiatique.
Pour les usagers de la mémoire, anciens acteurs ou témoins encore vivants, adultes ou plus jeunes enfants, les deux catégories d'acteurs décrites ici ne procurent évidemment pas le même service.
Dans un cas nous sommes dans la logique de l'exposition médiatique du calendrier des célébrations qui confine au chemin de croix des églises ressassant la même fable au même fil du temps et de l'espace. Il ne faut pas négliger le rôle de tels événements qui peuvent structurer une culture commune utile à la cohésion d'une société au même titre que d'autres rituels. Mais leur portée reste limitée dès lors que la signification même des faits dont la mémoire est célébrée échappe à la plupart des spectateurs. Si ces rassemblements permettent utilement de faire se retrouver des acteurs encore vivants tant qu'il en reste, la logique de l'entre soi qui préside à beaucoup d'organisations ne permet guère d'élargir le cercle de la connaissance et des ressources mobilisables pour perpétuer la mémoire des faits et des gestes.
Pour les autres, plus difficiles à approcher parce que leur fonctionnement semble A priori plus inaccessible, trop savant ou réservé, le bénéfice commun à tirer de l'action passe généralement par le truchement médiatique des objets porteurs de connaissance, livres, films.
Je ne privilégie le second modèle qu'en lui associant des usages mobilisateurs du premier qui, pratiqué seul ne servirait la mémoire et la connaissance qu'à la marge.
L'exemple des images suivantes montre bien je crois la nécessité de l'action pédagogique au service de la mémoire en complément des manifestations mémorielles habituelles réunissant les organisations et autorités invitées en un lieu une fois l'an.
Il est primordial de servir la mémoire en inscrivant ce service dans la compréhension des effets et dans la confrontation des orientations avec celles qui prévalent plus tard. La mémoire n'est soluble dans le temps et l'oubli ne naîtra que si le lien du passé au présent est rompu. Il ne s'agit pas de comparer ce que le temps sépare, mais d'en comprendre les filiations et les oppositions, d'en saisir le fil de l'histoire que des hommes et des femmes ont tendu dans l'action de leur vie. La mémoire d'un hier figé et enfermé dans son passé ne peut être approchée par l'homme d'aujourd'hui, et à fortiori encore moins par le jeune, c'est une mémoire morte.
Elle ne peut être mémoire vive que si son approche en fait un héritage engageant le présent en trait d'union dans sa relation avec le passé dont il resort et mettant en perspective l'à venir qu'il projette.

Réfléchissons ensemble aux questions que peuvent se poser les passants qui croisent ces images...

Une plaque sombre sur la faience blanche de la station de métro Charonne... pourquoi manifester pour la paix en Algérie à Paris ? Pourquoi spécifier les appartenances syndicales et politiques associées, PCF et CGT des manifestants et des victimes ? Pourquoi le répression violente d'une manifestation pour la paix ?
Pourquoi des victimes algériennes ? Pourquoi une manifestation le 17 octobre 1961 ? Pourquoi l'imprécision du nombre des victimes ? Pourquoi avoir baptisé cette passerelle du nom de la fraternité ?
Pourquoi des maquis dans ces bois là ? Quis sont ces glorieux compbattants ? Pourquoi avoir donné à ces maquis les noms de Hoche et Casanova ? Quels sont donc ces complices du nazisme que la Résistance combat ?
De quelle commune s'agit-il ? Que s'est-il passé cette semaine de mai 1871 ? Pourquoi ?
Que racontent ces pierres ? Qui sont ceux dont les ombres figurent à l'abri de la grande protectrice ? Où puis-je aller pour saisir la même image peut être encore souillée de tags imbéciles ?

Pour que toutes ces questions ne restent pas sans réponse, ou avec des réponses improbables, il est nécessaire d'enseigner l'histoire; il est primordial de connaître l'histoire pour s'y retrouver en suivant le chemin des petits cailloux blancs des stèles et des plaques, pour comprendre aujourd'hui ce qui se dessine pour demain.
Ce n'est pas un hasard si le pouvoir de Sarkosy veut rétrécir l'enseignement de l'histoire au lycée, ce n'est pas un hasard si la droite est aujourd'hui furieuse contre le documentaire de Gilles PERRET qui met en scène la vie et l'engagement de Walter Bassan : "Walter, retour en Résistance".
Ne vous racontez plus d'histoire, c'est plus que jamais l'HISTOIRE qu'il vous faut !

1 commentaire:

roch a dit…

Très intéressant comme souvent !!! et très bien écrit (comme toujours) !! On devrait aussi se poser la question de l’histoire officielle, celle de ceux qui sont du bon côté du volant !!! On comprendra pourquoi quand on dit la Commune seul quelques uns comme toi et moi n’y voient pas qu’un synonyme de ville !!!
Et comme l’a dit Christophe Thivrier (tiens tiens encore un oublié de l’histoire officielle !!) « Vive la commune ! »

PS= (enfin je crois que nous préférons PC !! tout les 2)= merci pour le lien vers La Riposte