mardi 5 octobre 2010

Maudit collège !

Le rapport du Haut Conseil de l'Education (HCE) vient d'être rendu au Président de la République. Il est alarmant sur bien des points. Sans vouloir en réduire l'intention à l'adage qui dit "qui veut tuer son chien l'accuse de la rage", sa lecture m'inspire quelques commentaires. Si je les attache aux propos liminaires du résumé que ses auteurs en ont fait pour asseoir leurs préconisations, la lecture du rapport dans son entier mérite aussi d'ouvrir le débat en élargissant la réflexion aux autres chantiers de "réformes" engagés par le pouvoir.

Ce que la première lecture m'inspire : 


RÉSUMÉ ET RECOMMANDATIONS 

Le constat est largement partagé. Notre collège se trouve aujourd’hui dans une situation préoccupante : performances des élèves médiocres et en baisse, inégalités de réussite d’origine sociale accrues, malaise enseignant, problèmes de vie scolaire qui se multiplient. La loi de 1975 instituant le « collège unique » est à l’origine d’acquis majeurs : la démocratisation de l’enseignement, l’organisation du système éducatif, la prise en compte de la difficulté scolaire par de multiples dispositifs. Mais le « collège unique », en raison des disparités importantes entre établissements, de l’existence déguisée de filières et de stratégies de contournement bénéficiant aux familles les mieux informées, n’a d’unique que le nom.

Effectivement, « le constat est largement partagé », et ce depuis fort longtemps, Reste à savoir quel faisceau de causes a bien pu conduire le collège dans cette impasse et quelles mesures peuvent être envisagée pour servir quels objectifs. Et c'est là que les chemins divergent. 



Comment expliquer une telle situation ? Le collège a été bâti sur le seul modèle du lycée général et le savoir commun attendu à la fin de la scolarité obligatoire n’a été défini que trente ans après, par la loi du 23 avril 2005. Le collège n’a jamais constitué la priorité, ni en termes de moyens budgétaires, ni en termes de pilotage par l’institution. Certains acteurs, aussi bien au sein de l’administration centrale que parmi les enseignants, leurs syndicats et les parents d’élèves, se sont montrés très réticents à l’idée d’un tronc commun et à l’abandon des filières. Le collège hérite des déficiences de l’école primaire qui ne parvient pas à amener tous les élèves au niveau suffisant pour réussir leur scolarité.

La reconnaissance par les sages du HCE de la défaillance de l'Etat est importante mais elle s'accompagne de deux remarques bien plus problématiques. La loi du 23 avril 2005 n'a pas soulagé le collège de ses maux, mais les a plus surement consacrés et amplifiés. Quant à la faute rejetée sur l'école incapable d'élever tous les élèves au niveau suffisant à la construction de leur réussite, c'est un peu facile et cette remarque relève plus d'un propos de cour de récréation dans la logique « c'est pas de ma faute, c'est pas moi, c'est l'autre ! »

Dans ces conditions, comment mettre le collège sur la bonne voie ? L’exemple des pays étrangers fournit des leçons et des pistes instructives. Les pays qui ont maintenu un système de filières, tel qu’il en existait en France avant 1975,

Pour avoir travaillé dans ce cadre pendant de nombreuses années, et largement au-delà de 1975 quand la loi Haby supprima les classes de transition, avec les CPPN-CPA jusqu'en 1990, la logique ségrégative n'a jamais disparu. Et sous prétexte de respect des différences et de na nécessité de différencier l'offre pour être équitables, des discours et des dispositifs d'apparence généreuse on toujours accompagné les amputations de moyens de toutes les politiques de rigueur qui font piloter l'éducation nationale à la calculette... 
n’obtiennent pas les meilleurs résultats en termes de performances et d’équité. Les pays dont le système éducatif fonctionne le mieux partagent au moins trois caractéristiques : ils sont parvenus à définir pour leur École un objectif clair faisant l’objet d’un large consensus parmi la population ; ils ont su mettre en place une formation des maîtres visant à développer des pratiques éducatives qui favorisent la réussite de chaque élève ; ils ont en général octroyé à leurs établissements scolaires des marges d’autonomie rendant possible une organisation souple.

Le Haut Conseil de l’Éducation fait donc les recommandations suivantes.

1] Un objectif clair qui s’impose à tous a été fixé à notre système éducatif par la loi du 23 avril 2005 : garantir à tous les élèves la maîtrise du « socle commun de connaissances et de compétences » à la fin de la scolarité obligatoire. Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire de passer du « collège unique » à l’« École du socle commun » ; dans cette perspective, le Haut Conseil de l’Éducation préconise :

Le socle commun scelle la réduction des ambitions éducatives de la nation. Il figure une forme de SMIC éducatif, dans la logique des minima sociaux qui ne font pas échapper à la pauvreté en condamnant les plus faibles à la misère définitive, C'est dans cette logique régressive que le HCE préconise la disparition du collège en augmentant l'école des « années Collège ». Cette « École du socle commun » collant à la durée de la scolarité obligatoire fixée à 16 ans il y a plus d'un demi siècle consacrerait la fonction de ségrégation sociale de l'école en délivrant précocement aux plus faibles leur permis de chômage. 

a) que l’institution et ses représentants à tous les niveaux, notamment les corps d’inspection, tiennent un discours cohérent et mobilisateur sur le socle commun afin de créer autour de celui-ci une vraie dynamique et d’en garantir la mise en œuvre coordonnée et efficace ;

Si « un discours cohérent et mobilisateur » était garant de la réussite, ça se saurait ! Et si l'institution produisait effectivement un discours en cohérence avec ses objectifs, elle appellerait à la résignation des plus faibles pour entretenir et accroître la ségrégation sociale à l'école, seule garante de la préservation des privilèges de la fortune qui fait la feuille de route du pouvoir. Il y a belle lurette que les politiques de droite, et parfois même d'une gauche peu ambitieuse et frileuse en matière de progrès social, ont abandonné l'idéal d'une école « libératrice » ou moteur de la promotion sociale pour configurer le système scolaire dans sa fonction de reproduction de la hiérarchie sociale... 

b) que les exigences du socle soient enfin prises en compte dans les programmes de toutes les disciplines ;

que soit introduit pour tous les élèves, de la sixième à la troisième, à parité d’estime avec les disciplines traditionnelles, un enseignement de culture manuelle et technologique permettant de valoriser des aptitudes différentes ;

En examinant la composition du HCE j'ai une pensée émue et quasiment nostalgique qui me fait plonger quarante années en arrière quand j'avais la chance et le bonheur difficile d'enseigner en classe de transition et CPPN CPA à des enfants « pas tout-à-fait comme les autres » mais ô combien attachants ! Je leur enseignais le calcul, les rudiments de la grammaire et de la conjugaison, la bonne pratique de la lecture, mais aussi la couture et le tricot, la connaissance des champignons et des traces d'animaux en forêt, l'érosion marine au pied des falaises du cap Fréhel ou l'histoire dans les ruines d'Oradour sur Glane, le travail du bois, et quand on rabotait ce n'était pas les niches fiscales ! Il est vraiment dommage que ces grands penseurs ne soient pas passés par là, et qu'on ait sacrifié chez eux des aptitudes négligées dans leur parcours d'excellence. C'est une rengaine bien ringarde qu'on nous ressasse en opposant dans une hiérarchie bien bourgeoise le manuel et l'intellectuel. Cette option démagogique flatte les conceptions les plus rétrogrades de la fonction scolaire et encourage le désengagement de l'Etat en matière d'éducation. 

que soit renforcée la continuité entre l’école primaire et le collège – maillons constitutifs et solidaires de l’« École du socle commun » – en fusionnant les programmes actuels de la loi organique relative aux lois de finance (LOLF) « Enseignement scolaire public du premier degré » et « Enseignement scolaire public du second degré » en un programme unique « Enseignement scolaire public du socle commun », pour éviter que la répartition des moyens ne privilégie systématiquement le lycée au détriment du collège et pour faciliter le travail du Parlement dans son examen de la mise en œuvre du socle commun.

Dans ce tour de passe-passe que constituerait l'unification école-collège dans une « école augmentée » le pouvoir vise à faire passer des mesures jusque là écartées par la résistance de la profession comme la transformation des écoles en « établissement » qui consacrerait l'abandon du pilotage pédagogique au profit d'un encadrement administratif plus docile aux injonctions du pouvoir. C'est aussi la consécration de l'abandon programmé d'une formation professionnelle publique au profit du dressage patronal par l'apprentissage et la formation privée.
La revendication d'une scolarisation obligatoire portée à 18 ans prend tout son sens dans ce paysage de régression dessiné par la doctrine sarkoziste dans tous les domaines sociaux. 

2] La réussite de l’« École du socle commun » dépendra pour une large part de la formation que recevront les enseignants et de leur capacité à mettre en œuvre des pratiques pédagogiques permettant de faire réussir tous les élèves. À cet effet, le Haut Conseil de l’Éducation demande :

a) que les universités, en liaison avec les rectorats, offrent systématiquement aux étudiants qui se destinent aux métiers de l’enseignement des stages dès la première année de master, afin que les futurs candidats aux concours de recrutement soient très tôt confrontés à la réalité et aux exigences du métier d'enseignant ;

Belle illusion que celle de l'appropriation professionnelle par la seule vertu de l'observation ! Il y a bien des décennies que l'on sait que dans l'acte professionnel ce qui est donné à voir n'a guère plus d'importance que la partie émergée de l'iceberg dans l'accomplissement de la tâche. Mais il est vrai que si l'envie et le savoir-faire pouvaient se satisfaire d'une pratique d'observation en tourisme étudiant nous aurions là de nouveaux gisements d'économies budgétaires ! Ces propositions de réduction de la formation des enseignants à rien ou presque rien sont à rapprocher des exigences justes et nécessaires en matière de qualification que le pouvoir impose à qui veut organiser un accueil de loisir ou une simple garderie de jeunes enfants. Ce qui vaut justement pour les loisir ou la garde ne vaudrait-il pas pour l'enseignement ? 

b) que la formation initiale et le concours de recrutement des futurs enseignants permettent de s’assurer de leur capacité et de leur goût à exercer le métier d’enseignant en collège ; il faudrait pour cela distinguer des dominantes ou des mentions (maternelle, élémentaire, collège, lycée général et technologique, lycée professionnel), ce qui pourrait conduire certains professeurs de collège à enseigner plusieurs disciplines ;

La polyvalence, largement exploitée en entreprise pour tirer un peu plus de force de travail des femmes et des hommes, est agitée depuis longtemps dans les collèges pour réduire les dotations à minima et économiser ainsi quelques milliers de postes d'enseignants. Les enseignants du primaire en modèles de pluridisciplinarité justifieraient une telle évolution sous couvert de continuité dans un passage adouci de l'école au collège... Le travail d'équipe et les expériences réussies d'échanges de services en primaire entre enseignants qui se centrent sur certains apprentissages en exploitant mieux leurs compétences respectives prouvent bien le contraire. Le même argument peut être avancé quand l'institution vante l'intervention de personnels extérieurs spécialistes dans les domaines sacrifiés par l'éducation nationale des arts, de la culture et du sport ! 

c) que les enseignants soient formés à l’enseignement en classe hétérogène afin d’assurer, dans la classe, la réussite de chaque élève, le redoublement devant avoir un caractère exceptionnel ;

que la Direction générale de l’enseignement scolaire dote rapidement les enseignants des outils leur permettant de faire acquérir et d’évaluer régulièrement et précisément chacune des compétences du socle commun ;

La gouvernance de la chose publique par les politiques sur le modèle de l'entreprise confinée dans ses appétits de profit a été instaurée avec loi organique relative aux lois de finances du premier août 2001 (seuls les parlementaires communistes avaient voté contre). La volonté maniaque de l'évaluation constamment rapportée aux moyens consentis a naturellement conduit à réduire les ambitions du résultat à la mesure des réductions de moyens imposées. Dans le domaine éducatif comme dans celui de la santé, le dogme de la « rentabilité » est imposé aux forceps ; l'injustice sociale surexposée au fil des scandales politico financiers éclatant comme autant de furoncles à la face du capitalisme ne devrait-elle pas accélérer la prise de conscience populaire du caractère systémique de la crise, école comprise ? 

e) que le service des enseignants ne soit plus uniquement défini par un nombre d’heures hebdomadaires d’enseignement devant les élèves, mais redéfini de manière à prendre en compte la diversité de leurs missions (cours, travail d’équipe, aide au travail, tutorat...), ce qui pourrait conduire à un allongement de leur présence dans l’établissement ;

Les sages du HCE ne savent-ils pas la condition faite aux enseignants auxquels on assigne des missions nouvelles sans jamais leur en donner les moyens, dont on réduit les horaires d'enseignement pour récupérer les postes sacrifiés afin de satisfaire à la rigueur budgétaire, dont les postes sont partagés entre plusieurs établissements... Ces propositions sonnent comme une insulte faite aux enseignants dans les conditions objectives de dégradation de leurs conditions de travail et d'absence de reconnaissance de leur professionnalisme. La multiplication de personnels non enseignants sur des statuts précaires et sans formation contribue également à la l'action dépressive du pouvoir sur l'école. 

f) que les ateliers artistiques, culturels ou sportifs proposés aux élèves concourent de manière explicite et méthodique à l’acquisition des compétences du socle commun.

Les sages du HCE ne savent-ils pas que dans ces domaines, les coupes budgétaires et les fermetures de postes ont complètement ruiné les capacité d'action de l'école publique pour les livrer au marché d'une multitude d'intervenants extérieurs dans le plus grand désordre ? 
Cette litanie de propositions fait un extraordinaire chef d'œuvre surréaliste. Au moment où le pouvoir réduit à néant la formation initiale des enseignants et après plusieurs décennies de sacrifices de la formation continue sur l'autel des finances publiques il faut un certain culot pour avancer de telles préconisations. 


3 Octroyer aux établissements plus de responsabilités dans leur organisation pédagogique a une influence positive sur leurs résultats. Pour donner aux principaux de collèges plus d’autonomie dans la direction de leur établissement, le Haut Conseil de l’Éducation propose :

a) que, pour chaque collège, un budget rassemblant l’ensemble des charges de fonctionnement soit établi et communiqué à ses responsables ;

b) que tous les collèges puissent disposer d’une certaine latitude dans la répartition des moyens qui leur sont attribués, cette marge de manœuvre devant représenter au moins 10 % de leur dotation ;

Baliverne quand on sait que les dotations couvrent à peine le minimum exigé ! 

que la mesure permettant aux principaux de collèges d’émettre un avis sur l’affectation d’un enseignant dans leur établissement, récemment accordée aux établissements les plus difficiles, fasse l’objet d’une expérimentation beaucoup plus large ;

Quel sens donner à cette revendication quand on sait que l'administration impose une durée d'exercice des chefs d'établissement bien plus courte que celle des autres personnels des établissements. Cette conception caporaliste de l'encadrement ne répond en rien aux difficultés des établissements mais flatte de façon bien démagogique un corps de personnels de direction qui mériterait un peu plus de respect de la part d'une institution qui le réduit à un rôle peu gratifiant de courroie de transmission de sa politique dévastatrice. Là encore la privatisation avance à l'ombre de la démagogie, 
que soit mise en œuvre une nouvelle organisation du collège devant permettre aux élèves de bénéficier d’une prise en charge éducative continue depuis leur arrivée au collège le matin jusqu’à leur départ en fin d'après-midi, ce qui suppose des conditions matérielles d’accueil adéquates et une présence plus forte d’adultes pour encadrer les élèves.

Ce n'est pas l'instauration de la présence policière dans les établissements dits « difficiles » qui répond intelligemment à cette préoccupation, pas plus que la diminution du nombre des enseignants au profit d'autres catégories de personnels précaires et sans formation. 

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